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POSTFACE (Par Saïd Bouamama)

 

Que l’immigration soit un analyseur de la société française, de ses contradictions, de ses verrous et de ses potentialités, nous le savions. Des travaux historiques et sociologiques d’une part et des écrits militants d’autre part avaient déjà été produits pour soutenir cette thèse. Le premier mérite du travail de Mohsen Dridi est d’en donner une illustration concrète en soulignant la diversité des formes d’actions et des initiatives, la multiplicité des tentatives d’organisations et de structurations, l’actualité des débats et chantiers théoriques initiés par l’immigration et ses enfants. Cet ouvrage vient ainsi combler un vide lourd de conséquences sur le présent et sur les rapports de forces qui le caractérisent.

 

En premier lieu, il contribue, en partie, à combler le vide de mémoire militante qui débouche actuellement sur de nombreuses postures négationnistes et nihilistes. Le négationnisme en premier lieu. Une part non-négligeable des écrits savants sur l’immigration et sur l’évolution de ses droits, font encore l’impasse sur les dynamiques militantes qui ont caractérisée l’une et permis l’autre. Les acquis sociaux et juridiques ont été arrachés par la mobilisation ; ne pas s’en souvenir c’est se condamner à l’attentisme. Les droits arrachés sont encore trop fréquemment présentés comme une sollicitude de l’Etat (ou de tel ou tel président) ou comme une illustration de la générosité du « génie français ». Il en découle une mise en « obligation » de l’immigration et de ses enfants, alors que tous ces droits ont été obtenus contre la place de dominé qui leur est assignée par le fonctionnement inégalitaire de la société française. Ce négationnisme, volontaire ou non, participe des mouvements de réactions idéologiques qui marquent la période récente : « la France tu l’aime ou tu la quitte » ; « ministère de l’immigration et de l’identité nationale » ; etc.

 

Le nihilisme en second lieu. On entend et on lit encore trop fréquemment des expressions se voulant « radicale » du style : « le mouvement a échoué » ; « la marche pour l’égalité a été un échec », etc. Parfois même, et en toute bonne foi, est interrogée la soit disante « passivité » des générations passées. Restituer les combats et initiatives de ces générations c’est remettre les choses à leur juste mesure : l’immigration n’a jamais cessée de se mobiliser, d’agir, de revendiquer, etc. Elle a du fréquemment le faire à contre-courant des idées dominantes. Et, ce faisant, elle a contribuée à faire exploser des verrous de la pensée, des blocages des imaginaires politiques. Sans plonger dans la dérive consistant à refuser le regard critique sur soi, il convient en conséquence de replacer les limites de nos expériences passées dans leur contexte et dans le rapport des forces qui le caractérisait.

On entend souvent parler depuis près d’une décennie du « devoir de mémoire ». Il faut se méfier de ce basculement qui fait passer la mémoire du caractère de droit et de besoin social à celui de devoir. C’est cette caractéristique de besoin social de la mémoire pour les nouvelles générations de militants et au-delà pour toute notre société que le livre de Mohsen Dridi éclaire et souligne. Toutes les sphères de la vie sociale ont été marquées par des mobilisations : l’entreprise et les luttes ouvrières, le logement, le droit au séjour, les droits sociaux, la culture et l’art, etc. Toutes ont données naissances à des événements sans lesquelles la situation présente serait incompréhensible. La grande histoire n’est possible qu’en prenant en compte l’action persévérante des femmes et des hommes simples qui ont fait avancer la dynamique vers l’égalité.

 

Car ce qui ressort également nettement du militantisme multiple des années présentées dans cet ouvrage c’est bien le mouvement vers l’égalité des droits et vers le droit à l’égalité. Il n’est pas inutile de l’illustrer comme le fait ce livre à un moment où les discriminations racistes s’accroissent en raison de la « concurrence pour les biens rares » en hausse du fait des politiques libérales, où se diffusent des explications culturalistes et ethnicisantes visant à masquer les inégalités en raison de l’origine, où le concept « d’intégration » connaît une nouvelle jeunesse dans le discours des dominants.

 

Mais ce qu’on n’a pas assez dit et que Mohsen Dridi rappelle utilement c’est que l’action transformatrice des militants de l’immigration n’a pas été que pratique. Pour comprendre leurs situations et pouvoir construire leurs actions, ces militants ont été amenés à interroger les concepts dominants, à tenter de les déconstruire et à en reconstruire de nouveaux. Notre histoire est aussi celle d’une pensée critique en mouvement, d’une analyse radicale des causes des inégalités qui nous touche. Bien sûr, on peut a posteriori souligner les faiblesses de telle ou telle analyse, de tel ou tel mot d’ordre, de telle ou telle formulation, etc. Mais une telle posture n’est légitime que si en interaction sont soulignés les blocages sociaux qui sont visés par la réflexion, les verrous collectifs qui font largement consensus à un moment donné de l’histoire d’une société et qui sont dénoncés par ces analyses nouvelles.

 

La critique du concept d’intégration par exemple a d’abord eu lieu au sein des initiatives militantes avant de devenir un objet de la sociologie ou de l’histoire. Il en est de même avec le concept de « citoyenneté » et de « nouvelle citoyenneté ». C’est bien la dynamique concrète de la lutte pour l’égalité qui fait avancer la pensée et la recherche en l’aiguillant et en la titillant et non l’inverse. Il n’est pas inutile de le rappeler à un moment où une partie des intellectuels reprend les habits des « chiens de gardes » qu’avait dénoncé Nizan. La lecture de ce livre nous a replongés dans ces moments exaltants où nous tentions collectivement de comprendre notre situation, d’affiner nos analyses, de rechercher les termes les plus adéquats pour restituer nos intérêts et les regards sur le monde qui en dépendait. Elle nous a également rappelé les moments de confrontations avec des discours « savants » ou « militants » dominants à l’époque qui adoptaient à notre encontre des postures paternalistes et éducatives. C’est par la rupture avec ceux-ci que les luttes ont été possibles.

 

Car s’il y a continuité visible c’est bien celle de la lutte pour l’égalité. Mais celle-ci n’a été possible que par les ruptures que nous avons initiées. Le passage d’une lutte contre le racisme à une lutte pour l’égalité ; d’une intériorisation d’une condition d’immigré à l’affirmation d’une volonté de « sortir de l’immigritude » ; du rejet de « l’intégration » à l’exigence d’une citoyenneté, puis d’une nouvelle citoyenneté ; d’un cantonnement aux droits sociaux à l’exigence d’une égalité de tous les droits politiques ; etc. Voilà autant de ruptures qui ont été nécessaire avec la pensée dominante pour faire cheminer nos luttes.

 

Et, il faut le rappeler ici, cette pensée dominante ne l’était pas seulement dans les sphères du pouvoir mais également au sein des organisations politiques et syndicales de la société française qui prétendaient changer le monde. En nous battant simplement pour la défense de droits et de nos intérêts, nous avons contribués à faire évoluer les organisations du monde ouvrier et populaire. Les luttes des travailleurs immigrés de la décennie 1970 par exemple ont permis aux organisations syndicales de prendre conscience de l’importance de cette partie de la classe ouvrière absente ou sous-estimée dans les analyses et les cahiers de revendications. Il en est de même de l’exigence du droit de vote à toutes les élections existantes dans les programmes de plusieurs candidats aux dernières présidentielles. Faut-il rappeler ici que la dissociation entre nationalité et citoyenneté était un impensable de la pensée politique jusqu’à l’extrême gauche. Tout au mieux avions-nous des analyses proposant de faciliter la naturalisation.

 

Mohsen Dridi souligne à juste titre une double caractéristique de cette dynamique militante : l’affirmation permanente de la nécessité de l’autonomie (politique, économique, idéologique et organisationnelle) et la difficulté à en dessiner les contours et les définitions. Nous aurions tort cependant, à notre sens, de percevoir cette contradiction comme une insuffisance des associations et des militants qui ont marquées cette histoire militante. Si contradiction il y a, elle se situe dans le réel social. Il s’agit d’une contradiction objective reflétant la contradiction vivante qu’est l’immigration. D’une part et en dépit de certains discours idéologiques dominants, l’immigration et ses enfants font partie de la classe ouvrière et même de ses parties les plus exploitées et dominées. D’autre part et en dépit des analyses essentialistes de la classe ouvrière, elle n’est pas à n’importe quelle place au sein de la classe ouvrière et des milieux populaires.

 

La première caractéristique pousse à participer aux mouvements sociaux globaux avec comme dérive potentielle la dilution des questions spécifiques, des inégalités concrète qui nous sépare encore du reste de notre classe sociale ou de notre milieu social. La seconde caractéristique nous oriente vers une mise en avant de nos oppressions spécifiques avec comme dérive potentielle l’isolement et l’impossibilité de construire les rapports de forces nécessaires. La simple lecture rapide du livre de Mohsen Dridi permet d’illustrer cette contradiction. On y voit à l’œuvre des initiatives et des luttes insistant tantôt sur l’une des caractéristiques, tantôt sur l’autre. Il n’y donc aucune solution toute faites à la question de l’autonomie, aucune recette possible qui fasse fi de cette contradiction objective qui est celle de notre être social. Il y a en revanche des leçons à tirer en termes de tensions permanentes entre intérêts globaux et intérêts spécifiques.

 

Mohsen Dridi a, selon nous raison de revendiquer et d’assumer que l’essentiel de son ouvrage porte sur l’immigration maghrébine. Non seulement en raison de son appartenance à cette « communauté », mais en raison du caractère d’abord colonial puis postcolonial de cette immigration. Cette caractéristique particulière que n’avaient pas les immigrations antérieures explique, selon nous, la reproduction de l’inégalité de manière transgénérationnelle, y compris pour les générations nées et socialisées en France. Ces nouvelles générations continuent d’être construites et regardées comme immigrées alors qu’elles ne le sont plus depuis longtemps. Elles ne se sont pas fondues dans le reste des milieux populaires en rejoignant leurs conditions d’exploitation. Elles restent marquées par des inégalités, des précarités, des discriminations plus grandes que le reste des milieux populaires. Autrement dit le danger d’une cristallisation en système est bien présent et est une réalité nouvelle que n’ont pas connus les immigrations antérieures pour lesquelles les différentiations inégalitaires avaient tendance à s’épuiser après la dite « première génération ».

Cette caractéristique rend encore plus prégnant le « besoin de mémoire ». Le temps ne suffira pas à faire disparaître notre condition inégalitaire. Au contraire le temps permet à la dimension systémique de s’enraciner et de se présenter comme « naturelle ». Les nouvelles générations associatives et militantes gagneront à lire ce travail qui manquait.

 

Merci Mohsen pour cette contribution qui en appelle d’autres.

Merci Mohsen pour nous avoir rappelé qu’il n’est pas inutile d’agir et de se battre.

 

Saïd Bouamama

Tag(s) : #Postface

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